U mutale. Le seuil. Muta, la métamorphose. Mutu, muet.

Je n'ai jamais autant aimé  le Corse qu'aujourd'hui. Tout est dit dans ces trois mots où un départ s'apprête, un passage. Où quelque chose de soi va être laissé, tu, et tout à la fois donné. Dans un rite d'un seuil où le pas franchi porte en lui  une part de dépouillement: le pas qui s'avance laisse l'autre pas derrière, il ne viendra qu'avec l'élan du premier, léger de son mouvement, de son ombre....Le pas qui s'est avancé est parti de la force de celui qui est resté, dans son identité immobile. Tout est intrinsèquement lié, le mouvement et l'inertie, l'ombre et le vide, l'appui  et la lumière, et tout se recentre sur l'essentiel d'un passage à franchir à partir de soi même. Même si le regard est porté déjà bien plus loin que le seuil sur lequel il ne faut pas rester, on l'effleure, on le passe, étrange frontière du dedans dehors, dehors dedans, ici et ailleurs, ... Et le regard que l’on croit sur l’horizon est lui-même d’abord dedans, dans une part de croyance intime, dénudée de l’essentiel de ce que l’on veut croire, le mouvement qui anime autant que la vie qu’il porte, qu’il confie au pas.

J’aime ces frontières, ces entre-deux. Un jour j’espère que j’arriverai à écrire, de mon petit crayon, ce que pour l’instant je gratte comme si j’étais dans je ne sais quelle fouille archéologique sans savoir ce que je déterre et quelles phrases viendront enfin…Peut être qu’alors j’aurai trouvé la parole. Mutu. Muet, dans l’immédiat, je suis dans le muet, je ne sais pas.

 

Est-ce que les marins au devant  d’un océan, d’un hémisphère, deviennent muets qu’ils doivent peindre sur des murs, des quais des îles-seuils de l’Atlantique ?

 

Annie Guir m’a envoyé un livre en cadeau, Poemas No Chao, Poèmes en sol, coécrit avec Maria do Céu Brito ( Blu ediçöes ). Son livre est comme un miroir qui de textes en textes et d’images  en images créent ces petits ricochets du seuil et du passage où tient l’essentiel dans des petits éclats de lumière lancés  par la lumière des mots, des gestes qui se lancent et se répondent sans univers de temps autre que le sel qui les  déchire, les faisant papier, encre, toile, pensées.

 

Annie a eu l’idée de les fixer à jamais, et de les rendre vivants par les mots de son amie Maria. Comme un masque de cire d’un rite de passage qui jamais ne peut faire penser à la mort. Qui ne garderait que la vie.

 

«  (…)j’ai souvent contemplé les peintures sur les quais de la marina d’Horta en écoutant le bruit dans les voiles. Ces petites séquences colorées cadraient avec une grande simplicité les sensations de cet univers maritime sans limites et s’offraient au regard de ceux qui sur la terre fragile tentaient d’en saisir l’esprit. Elles dévoilaient par un simple mot parfois, ou par une composition plus recherchée une expérience intense.

Chaque année à mon retour, à la recherche de nouveaux messages, j’étais étonnée de découvrir parmi la multitude, les dessins parfois effacés que je n’avais pas su lire et qui parlaient d’un rêve réalisé, d’un voyage sur les eaux, au-delà de l’horizon. Ces traces, laissées dans un geste émouvant condensaient en une image le rite de passage des traversées transatlantiques et évoquaient les peintures rupestres, qui par leur magie permettaient d’échapper aux dangers.

La fragilité de ce tapis coloré m’a incité à transmettre par la photographie ces inscriptions éphémères, qui suggèrent les émotions vécues entre vie et mort sur l’océan, miroir des destinées » (Annie Guir, préface du livre, 2005, Blu ediçöes Ilha Terceira Açores)

 

Je vous laisse lire par ailleurs  ce très bel article écrit également par Annie Guir et qui date de mai 2009 : « Mémoire sauvée du vent » — Un rite de traversée à Horta aux Açores, île de Faial »

 

Dans le livre Poèmes en Sol, il y avait ce petit poème de Maria qui accompagnait l’un des dessins photographié par Annie :

( Le dessin se prénommait Anleo et vous pouvez le voir sur le site d’Annie Guir.)

 

 

 

A occidente navega o barquinho de papel

Ensaia o canto das rosas por entre as ondas do mar

Ensaia o canto dos ventos cansados de navegar

O canto breve das ilhas o verde doce do mel

 

Vai ao norte e ja regressa o barquinho de papel

Nas dobras do planisfério nos pontos brancos de luz

No azul do oceano ruma ao leste que o seduz

Na latitude das rosas onde sonha ser batel

Entre nomes e tempestades jà o barquinho atracou

 

Por onde andou ?

Por onde andou ?

 

A l’Ouest le petit bateau de papier

Poursuit le chant des roses dans les vagues de la mer

Poursuit le chant des vents lassé de naviguer

Le chant bref des îles la verte douceur du miel

 

Va vers le Nord et revient le petit bateau de papier

D’un hémisphère à l’autre aux points blancs de lumière

Dans l’azur de l’océan s’en va vers l’est qui le séduit

Dans la latitude des roses où le rêve se fait navire

 

Parmi les noms et les tempêtes le petit bateau a déjà accosté

D’où vient-il ?

Où est-il passé ?